Refaire la Citée

Publié en prolongement du "Ghetto Urbain", "Refaire la Cité" est l'issue d'une collaboration de Didier Lapeyronnie et Michel Kokoreff (auteur en particulier de "la Force des quartiers. De la délinquance à l'engagement politique").

L’ouvrage « Refaire la cité » écrit par le sociologue Didier Lapeyronnie (Edition du Seuil, janvier 2013) se situe dans le prolongement du « Ghetto urbain » et est une collaboration avec Michel Kokoreff (auteur en particulier de « La force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique » Paris, Payot-Rivages).
Les quartiers au-delà de leur diversité – ils se distinguent par une hétérogénéité aussi bien urbaine et culturelle qu’ethnique et culturelle- partagent une constante sensibilité à la conjoncture. Le projet de l’ouvrage est d’une part une démarche de diagnostic et d’interprétation, et d’autre part un questionnement sur le type
d’orientation possible pour une politique de la banlieue.

1. Une lecture rétrospective : quelles étapes repérer au cours des 40 dernières années ?

Les quartiers ont changé, mais il y a unité du problème, avec l’émergence régulière d’émeutes dans le paysage français. L’extraterritorialité politique des banlieues est un fait : les cités ne sont pas tout à fait la France. Leurs habitants ont l’impression de ne pas faire partie de la citoyenneté ; cela interroge la façon dont on fabrique l’intégration politique, d’où l’attention à l’importance du langage : les mots ont un poids politique très fort. Déjà en 1981, la commission Dubedout avait choisi de bannir l’expression de « grands ensembles » et de lui substituer celle de « quartiers ». Parler de quartiers, c’était dire qu’ils appartiennent à la ville ; évoquer les ZUS, c’est redéfinir politiquement le problème. L’obsession de l’image véhiculée montre la vraie difficulté liée au fait que toute image est construction politique. Aujourd’hui, il est impossible de parler de ces quartiers de façon neutre : chaque terme impliquant un diagnostic et une orientation politique. Ces constructions de langage ont des effets réels ; si l’on pense que les gens sont en-dehors de la société, progressivement, ils se comporteront conformément à cette image. Penser qu’ils sont dans un ghetto construira le fait qu’ils le sont. Par exemple, le fait que les jeunes de banlieues font peur renvoie à l’extériorité. Ils ne font pas partie du même univers, ce qui crée la peur. Cet enfermement derrière l’image est politique : les quartiers ont perdu l’accès à la représentation et ne sont plus perçus que comme des problèmes, des foyers de tensions.

Si le cœur du problème est d’ordre politique, alors, il faut remettre du politique. Refaire la cité peut s’entendre en un double sens : reconstruire et refabriquer un univers politique.


2. Regard rétrospectif sur ce problème comme question sociale.


La dégradation de la situation augmente progressivement avec les inégalités entre ville et périphéries: le rapport de l’Onzus - consultable sur le site du Ministère délégué à la ville-analyse la situation des ZUS. Depuis une trentaine d’années, les quartiers et banlieues populaires ont connu une nette évolution en matière de population et de « publics », mais aussi d’interprétations qui en sont données, le descriptif ne suffisant pas. Cette évolution est avant tout politique : les quartiers ont perdu leur accès à la représentation et ne sont plus perçus que comme des problèmes, des foyers de tension. Ils suscitent l’intérêt lors de vagues d’émeutes, avant d’être à nouveau oubliés par les pouvoirs publics et les dirigeants. Ils sont en quelque sorte gérés dans une alternance d’indifférence et de scandale, par les travailleurs sociaux et la police.
Le problème émerge en 1970 au moment où on arrête les constructions. Dès cette période, tous les ingrédients pour cette dégradation sont en place avec l’inexistence d’une mixité sociale. Les problèmes d’insécurité se cristallisent à cette période sur l’architecture avec le Programme Habitat et vie sociale visant à améliorer une cinquantaine de grandes cités HLM déclassées à l’intérieur d’espaces sans rue.
Depuis le milieu des années 1970, nous pouvons distinguer trois configurations successives, trois âges de la banlieue : un monde désorganisé mais encore proche, des territoires requalifiés par les trafics et violences urbaines, un univers marqué par la fermeture et la sécession. Ces trois âges ont été illustrés par le cinéma français : Le Thé au Harem d’Archi Ahmed de Medhi Charef (1984), La haine de Matthieu Kassovitch (1995), l’Esquive d’Abdellatif Kechiche (2002).
Le premier âge : de 1970 à la fin des années 1980.


Il est marqué par la violence des « rodéos » de la cité des Minguettes à Vénissieux en 1981 et se termine par la vague d’émeutes de 1990, qui fait suite à celle du Mas-du-Taureau en région lyonnaise. Ces événements créent un choc politique et sont amplifiés par ce qui se passe au même moment en Grande Bretagne.
La « banlieue rouge » se décompose avec l’effondrement des formes traditionnelles d’organisation des quartiers populaires et l’éloignement progressif du monde du travail. Les conséquences de cet effacement se déclinent sous la forme de « la galère », celle des jeunes en particulier : c’est l’association de la frustration, de l’exclusion, de la désorganisation de la vie sociale et d’un sentiment de colère qui ne trouve pas d’expression, la « rage ». Le thème de l’exclusion s’impose : il sert à décrire des processus sociaux qui sont des processus d’appauvrissement, mais aussi de mises à l’écartet de dualisation de la société. « Exclus de l’intérieur », comme l’écrit Pierre Bourdieu dans La misère du monde, les habitants des quartiers difficiles définissent leur situation en termes sociaux et en termes d’intégration. Ils affichent d’ailleurs un certain optimisme malgré les difficultés : leur condition leur apparaît comme relativement passagère, celle d’un temps de crise auquel il y aura une issue, ce qui s’exprime par l’engagement associatif. Au cours de cette période, le sentiment d’exclusion n’est donc pas dominant et les habitants des quartiers ont l’impression de participer à la vie sociale, de faire partie de la nation.


Après les « rodéos » des Minguettes, le gouvernement réagit en mettant en œuvre une série de politiques qui visent à circonscrire le problème et ciblent les populations des cités défavorisées, en particulier les jeunes : les opérations « anti-été chaud » ou « prévention été » (OPE), les commissions locales de prévention contre la délinquance, les missions locales et les permanences d’accueil pour lutter contre le chômage, le développement social des quartiers (DSQ) et les zones d’éducation prioritaire (ZEP) sont destinés explicitement à traiter les dimensions sociales, éducatives et sécuritaires de la question des banlieues. Ces politiques s’appuient sur la décentralisation, en donnant la priorité aux pouvoirs locaux, et veulent démontrer à la population que l’Etat agit en sa faveur. D’ailleurs la confiance de la population dans les institutions de la République et leur légitimité reste forte. En 1983 la Marche pour l’égalité en constitue une manifestation spectaculaire. Conçue en partie pour répondre à une vague de crimes racistes et de bavures policières, elle amplifie des mobilisations récentes. Elle montre la capacité des habitants, et notamment des jeunes, de s’organiser et de manifester. L’apport des associations et le soutien de larges secteurs institutionnels, ainsi que de l’opinion publique donnent à la marche une ampleur inespérée et un retentissement national, avec une fin à Paris (100 000 personnes) et la réception des leaders à l’Elysée.
En 1984 et 1985, d’autres manifestations de ce type sont organisées sans réel succès ; elles se heurtent à SOS Racisme, association nationale extérieure aux quartiers. L’idée d’un mouvement des banlieues disparaît et débouche sur une amère désillusion. En 2010, un appel d’associations marseillaises s’intitulait d’ailleurs « Nous ne marcherons plus ». L’idée d’une structuration politique alternative à la banlieue rouge s’efface et ne reprendra plus corps. En l’absence de représentation et de processus démocratique, l’espace s’ouvre pour la violence émeutière.


Les violences urbaines


Les émeutes de la cité du Taureau, à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, constituent un point d’inflexion important. Elles sont suivies par une vague de violence et d’affrontements avec la police dans la banlieue parisienne entre octobre 1990 et juin 1991 ; il s’agit à proprement parler des premières émeutes urbaines, les « rodéos » des Minguettes en 1981 étant davantage des échauffourées. Des émeutes éclatent alors dans de nombreuses villes ; c’est le deuxième âge de la banlieue marqué par ce que les pouvoirs publics nomment alors « la violence urbaine », avec notamment les émeutes de la cité du Mirail à Toulouse.
Depuis les émeutes et les affrontements se sont inscrits dans le paysage politique et social français, survenant avec une grande fréquence. Tout le « climat » change : à l’optimisme relatif de la première période succèdent un pessimisme et un sentiment d’impuissance parmi les responsables politiques, sociaux et administratifs, mais aussi au sein de la population. La situation apparait désormais sans issue : les émeutes ont éclaté dans un quartier considéré comme un exemple de rénovation et qui avait bénéficié d’importants dispositifs, de la réhabilitation des logements, ainsi que de la construction d’équipements sportifs et de l’implantation d’un centre commercial. Or les émeutes s’en sont pris directement aux symboles de l’amélioration du quartier. Ils ont incendié et pillé les commerces ; ils ont dégradé le mur d’escalade, inauguré quelques jours plus tôt. Pendant toute cette période la confiance dans la République décroît. Les habitants des cités ressentent fortement la relégation et l’abandon, et, plus encore, leur inexistence politique. Les quartiers sont transformés par la croissance très forte du chômage, celui des jeunes notamment, l’augmentation des inégalités, la récurrence des émeutes, l’explosion des incivilités, l’installation du trafic de drogue.
Dans cette seconde période, avec le durcissement de la situation et l’absence de perspectives, les quartiers s’organisent autour de deux éléments : la sphère privée et la culture de rue. La référence au travail comme valeur structurante disparaît et les habitants se focalisent de plus en plus sur le privé et l’accès à la consommation ; en même temps, et pour les mêmes raisons, la vie sociale des quartiers est marquée par l’apparition d’une « culture de la rue » portée par les jeunes. Quand ils évaluent leur condition et se projettent dans l’avenir, les habitants sont de plus en plus marqués par le sentiment de mise à l’écart et de l’exclusion. Mais cette exclusion ne les unifie pas, au moins pour deux raisons.


Les catégories moyennes paupérisées


La vie sociale est vécue sur le mode de la différenciation, chacun essayant de se démarquer de ses voisins. Une hiérarchie interne s’installe, commandée par la proximité avec les catégories moyennes, leur style et leurs normes de vie. Les habitants ne se définissent plus par leur place collective et la référence au travail comme élément constitutif d’une intégration sociale et d’une identité personnelle a disparu. Dans les cités, les familles ou les jeunes au mode de vie « ouvrier » sont regardés avec incompréhension. Les individus ne se référent plus à leur contribution aux processus de production, mais à des niveaux d’accès à la consommation et à des trajectoires personnelles et sociales. Dès lors, l’appartenance au groupe de proches se substitue à la classe sociale. Les difficultés sociales ne sont plus vécues collectivement et sur un mode conflictuel (l’exploitation subie, la lutte des classes) mais appréhendées à travers des particularités personnelles et des trajectoires biographiques, des problèmes de distance et d’obstacles. Les individus se sentent davantage « en dehors » qu’au bas de la société. Ils ne peuvent plus constituer d’identité collective grâce à une référence positive.


Vue de l’extérieur, la population des cités apparait dans sa diversité et toute généralisation est aussitôt contestée par des contre exemples. A l’intérieur, les habitants se sentent et se disent appartenir au vaste monde des catégories moyennes, définies par des niveaux d’accès à la consommation. Ils refusent de se référer à un statut et en même temps, ils se perçoivent comme des individus n’ayant pas les ressources nécessaires pour atteindre les standards de vie qu’ils jugent normaux. Par cette individualisation, ils constituent en quelque sorte des « catégories moyennes paupérisées » : ils sont réunis par ce qui les sépare.
Une évolution nette se produit avec une focalisation marquée sur le privé. De façon exemplaire, dans les cités, les parties communes sont délaissées et dégradées, mais les appartements sont, à l’inverse, entretenus avec beaucoup d’attention. Les individus abandonnent la vie publique et civile. Les associations périclitent.
Les jeunes et le climat des banlieues.


Ce repli sur le privé libère l’espace pour les jeunes. Une partie d’entre eux occupent les lieux publics et imposent leurs logiques, parfois agressives et violentes. Vus de l’extérieur, ils apparaissent comme les seuls acteurs véritables des cités. Une « culture de la rue » se met en place, portée essentiellement par les jeunes garçons, souvent en bandes très instables et éphémères, parfois plus mythiques que réelles. Dans une sorte de cercle vicieux, profitant du repli et de l’insécurité, les bandes dégradent l’atmosphère, accroissent le sentiment général de décrochage et provoquent davantage de repli et d’insécurité. Quand elles disparaissent, le sentiment général devient plus positif. Les cités connaissent alors des cycles sociaux positifs et négatifs.

Ce deuxième âge de la banlieue est marqué par le développement d’une économie souterraine et l’organisation de trafic divers. Ils prennent partiellement appui sur la culture de la rue des « jeunes » qu’ils consolident.

Sur le plan politique, l’image de la « fracture sociale » s’impose pendant la campagne électorale de 1995, décrivant une société française déchirée entre inclus et exclus, renvoyant les habitants des quartiers aux franges de la vie sociale. A la suite des émeutes de Vaulx-en-Velin en 1990, le gouvernement a mis en place une « politique de la ville », créé un ministère de la Ville et fait voter la loi de solidarité urbaine. Mais d’emblée, cette politique de traitement territorial des cités est handicapée par son manque de relais auprès de la population. De manière générale, le repli sur la sphère privée a pour corollaire une défiance croissante vis-à-vis du politique.


La ghettoïsation


Un nouvel âge émerge après le 11 septembre 2001. La plupart des pays occidentaux se ferment plus ou moins brutalement, et la société française n’y échappe pas. Ce nouvel âge se caractérise par la clôture progressive des quartiers ; les groupes sociaux se ferment et extériorisent les problèmes ; la question des sans-papiers émerge à ce moment-là. Ce climat affecte la configuration des cités vers l’amplification et la radicalisation, d’où l’ampleur des émeutes de l’automne 2005 qui se généralisent. Cinq évolutions sont notables :


  • l’isolement de la population : le repli est très net, autoréférencé avec une difficulté à aller vers l’extérieur.
  • l’augmentation d’une violence conflictuelle interne et, dans certains endroits, l’incrustation de trafics de grande ampleur (ex : Saint Ouen), de grandes tensions liées aux embrouilles, la séparation entre le public et le privé, l’enfermement allant de pair avec la pauvreté.
  • la rupture de la communication entre hommes et femmes : la situation des femmes se dégrade considérablement, mais paradoxalement, ce sont elles les plus actives, qui créent la solidarité. -l’installation d’une religiosité quotidienne et structurante de la vie sociale, avec sa grammaire et sa normativité.
  • a distance et l’hostilité aux institutions, un rapport de plus en plus distant à la République : généralement, les agents de l’état – enseignants, travailleurs sociaux, policiers- ne vivent pas ou rarement dans les cités où ils interviennent.


  • Ces cinq dimensions irriguent de plus en plus la vie sociale des quartiers. Elles se renforcent les unes les autres et ont abouti à la formation d’une nouvelle configuration qui s’impose dans les cités : le ghetto. En 1980, les gens avaient le sentiment que les institutions de la République étaient des vecteurs d’intégration. 30 ans plus tard, cette barrière constituée autour du quartier est l’obstacle principal. Tout au long des années 2000, ces logiques se sont renforcées. Le sentiment d’abandon s’est approfondi et généralisé. En 2003, la création de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a traduit une réorientation de la politique de la ville en direction du bâti et au détriment des dimensions sociales. Enfin le choix d’éloigner les institutions de la population a affaibli encore leur légitimité et leurs capacités d’action : les agents de l’état apparaissent comme des étrangers. Déjà à l’œuvre dans les décennies précédentes, ces tendances accentuent l’isolement et l’enfermement des populations et provoque une forte amertume vis-à-vis de la République.

Une nouvelle configuration s’est greffée sur la précédente. Il existe un lien direct entre l’abandon des banlieues, la ségrégation, la pauvreté et le racisme. Le ghetto, construit autour de l’interconnaissance, des embrouilles, de l’articulation de la « race » des hommes et du « sexe » des femmes, en est le produit. Il constitue moins une marge que le reflet négatif de notre société.


Ces trente ans d’évolution montrent l’importance de la dimension politique dans la question des quartiers sensible. Leur situation est la conséquence de processus économiques et sociaux qui ont appauvri leurs habitants, mais la façon dont les habitants donnent du sens à cette situation est aussi la conséquence de leur marginalisation politique. Le vocabulaire et les organisations de classe offraient une intégration symbolique, politique et sociale, au monde populaire. Ils ont disparu sans qu’aucune référence alternative n’émerge, plongeant les quartiers dans l’absence de sens et la marginalité. Depuis trois décennies, ceux-ci se sont reconstruits à partir de formes différentielles d’intégration. La ghettoïsation est le produit de cette reconstruction. Elle est en quelque sorte une fiction politique qui se transforme progressivement en réalité sociale.


Politique des cités

Les cités des banlieues concentrent un nombre important de difficultés sociales : pauvreté, chômage, discriminations. Mais les problèmes de pauvreté, de chômage, d’intégration ou de discrimination ne se concentrent pas sur les seuls quartiers. Tous ces problèmes appellent donc des réponses globales et des politiques générales. Pour autant la diversité des situations et le caractère global des détresses n’invalident pas la spécificité et l’unité des quartiers populaires des banlieues. La violence urbaine en est une illustration exemplaire. En France, les émeutes n’éclatent pas ailleurs que dans les cités. Elles sont dirigées contre la police et, plus généralement, contre les pouvoirs publics ; les émeutes sont pratiquement le seul moyen d’expression politique qui reste aux populations des quartiers. Elles traduisent la marginalisation civique, urbaine et sociale. Elles montrent à la fois l’unité de la question et sa dimension fondamentalement politique. Au fond, tout en montrant une grande indifférence vis-à-vis de l’univers politique, les habitants des cités estiment qu’ils ne sont pas traités comme des citoyens. Certes, ce désenchantement démocratique n’est pas propre aux quartiers, mais l’effet de « quartier » et la « ghettoïsation » amplifient le phénomène.
L’économie morale de la discrimination.


A travers les émeutes et les manifestations se dégage ce que l’on peut appeler une « économie morale » des quartiers. Par ce terme sont désignées les valeurs partagées par une population et qui fondent ses conceptions de la justice et de l’injustice, de l’équité et de l’absence d’équité, mais aussi ses sentiments et ses attentes, ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. A travers les « catégories politiques de pensée » des habitants, l’économie morale permet de lier la vie quotidienne, ses conditions et ses normes, aux formes d’action ou de protestation –comme les émeutes. Les émeutes survenues dans les cités ces dernières années obéissent à une logique de situations économiques bien connue (le chômage et l’échec scolaire), ainsi qu’à des enchaînements d’événements eux aussi bien connus (incidents avec la police, marches silencieuses, violences). Mais ces éléments ne suffisent pas à les expliquer. Les émeutiers mettent en avant un sens aigu de l’injustice et avancent des motivations morales et politiques, donnant un sens plus général à leur action. La discrimination est considérée comme une atteinte au contrat moral, à l’égalité, à la citoyenneté partagée. Elle est aussi présente dans un refus d’embauche que dans les comportements policiers : ces derniers sont interprétés comme « discriminatoires » dès lors que les policiers ne les auraient pas avec d’autres groupes sociaux et ethniques. Cette observation montre paradoxalement une certaine adhésion morale à la république et une critique de son fonctionnement au nom de ses propres valeurs. Cet appel aux droits, thème très sensible moralement et émotionnellement, semble quelque peu éclipser la question des inégalités sociales.


Le sentiment de la discrimination
La discrimination renvoie au fait de distinguer, volontairement ou non, une catégorie de population, ce qui a pour effet de la tenir à l’écart et de réduire sa participation sociale. Pour les habitants, la raison principale de l’injustice qu’ils subissent, c’est que les individus et les familles favorisées disposent de l’information, des moyens d’offrir une autonomie à leurs enfants, un réseau qui leur ouvre les portes et leur permet d’accéder à la « vraie vie ». A cet égard, le fait d’habiter un quartier populaire marqué par des problèmes de logement et de transport, grevé par une image négative, hypothèque l’avenir de chacun par les contraintes qu’il impose au quotidien. Cela met en lumière les dimensions importantes de l’ « économie morale » de la discrimination. L’enfermement et la privation créent un univers intermédiaire sans sens qui éloigne de la « vraie vie ». Cette forme de vie imposée est comprise comme vide de sens et les habitants des cités souhaitent avoir les moyens sociaux de leur accomplissement. L’essentiel des demandes porte sur les capacités d’accès en général : accès au travail, à l’emploi et à la consommation, mais plus généralement accès à la « citoyenneté » et, au- delà, comme le disent souvent les habitants, à la « vie ». Ces demandes ont un caractère très personnel et individuel (il s’agit de « sa propre vie »). L’absence de reconnaissance leur fait interpréter leur situation comme sans issue, « en –bas », « à côté ».


Cette sensibilité réagit à tout ce qui fait obstacle à une véritable égalité des chances, à tout ce qui empêche l’individu de réaliser ses potentialités. Or le fonctionnement social et institutionnel n’est pas un soutien mais une difficulté. Il est vécu comme un marché de dupes : les institutions favorisent le développement de projets personnels et invitent à cultiver ses potentialités, tout en empêchant leur réalisation effective.


Les pistes d’action


Priorité doit être donnée au politique dans l’interprétation de la situation, tout autant que dans l’action à mener. Ces orientations politiques peuvent prendre des références politiques comme :


Le monde ouvrier du 19° siècle qui a été intégré par le politique –notamment par la construction des partis et des syndicats dans la banlieue rouge ; le politique a précédé l’intégration sociale. Il est essentiel de faire entrer dans la représentation politique.

L’expérience des noirs Américains qui est une histoire très politique, des Nègres aux Noirs Américains.


L’observation de la réalité montre que la dimension politique est centrale, alors que l’on passe son temps à dépolitiser ; par exemple, on nie toute dimension politique aux émeutes que l’on pourrait rapprocher de la prise de la Bastille. Les manifestations de la marginalité politique attirent l’attention -il est question de ces personnes dans les medias-, ce qui provoque des mesures gouvernementales en leur faveur. Dépolitiser la question, c’est renforcer le système.
Travailler à refaire la cité nécessite de réintégrer les gens dans l’espace politique commun dans lesquels ils sont acteurs. Les conditions d’efficacité des mesures politiques sont liées à deux conditions : changer de regard et permettre que les gens se construisent comme acteurs.

Pour cela on peut bâtir un tryptique comme plaidoyer pour construire des luttes sociales : les femmes comme acteurs potentiels dont on peut cibler la capacité d’action, l’idée d’un communautarisme civique, l’intervention politique.


La communauté peut permettre de fabriquer de l’acteur collectif, une communauté civique et refonder la légitimité républicaine. Pour mettre en œuvre un tel programme, il ne faut pas« casser les ghettos » ou faire de « la mixité sociale », mais bel et bien retourner la logique du ghetto en apportant une signification politique aux situations vécues, afin de transformer les dimensions négatives en supports positifs d’action. En d’autres termes, il s’agit de passer du vide politique du ghetto à « un communautarisme civique ».


La priorité donnée au politique pourrait se révéler vaine, faute d’acteurs et en raison même du vide. Mais si les quartiers deviennent des ghettos, s’il y règne de la violence, de l’abstention et de la désespérance, il existe aussi de la vitalité, des compétences, des attentes fortes, de l’espoir ; bref, tout un ensemble de capacités non employées. Il convient d’insister sur le dynamisme des divers acteurs laissés de côté ou simplement méconnus, de valoriser le répertoire des expériences menées avec succès.


Les exemples sont nombreux. Ils peuvent relever d’initiatives individuelles, comme cette mère de famille de la Grande Garenne à Angoulême, qui accueille une dizaine d’enfants chez elle, leur distribue des goûters et les aide à faire leurs devoirs pour éviter qu’ils soient livrés à eux-mêmes. Ils peuvent aussi provenir d’actions associatives plus structurées. A Villeneuve-d’Ornon, dans la banlieue de Bordeaux, l’association « Quartier sans cible », créée à la suite des émeutes, milite « pour changer l’image des quartiers ». Elle organise régulièrement des forums de quartier pour mettre en valeur les « initiatives citoyennes », les productions artistiques et aider ainsi les acteurs des cités.


Des logiques de mobilisation civique existent aussi, qui s’inspirent de l’intervention sociale en Amérique latine, des travaux de Paulo Freire. A l’aide de la notion d’ « empowerment », on cherche à fabriquer du collectif actif. Dans le quartier de Chambéry-le-Haut, et à Evry, l’association « Permis de vivre la ville » a développé « une pédagogie de l’implication » qui consiste à comprendre « le système d’action des habitants » et à s’appuyer sur les acteurs pour construire des projets d’intervention sociale, associés à une logique de participation et de conflit. L’objectif est de transformer les dimensions négatives des interactions ou du fonctionnement du quartier en orientations positives : renverser les faiblesses en vecteurs de pouvoir, utiliser les logiques de liens forts du ghetto, qui contribuent à l’enfermement, pour en faire le point d’appui d’une mobilisation collective et d’une redéfinition du quartier, permettant ainsi d’augmenter le pouvoir collectif de toute la population. L’association a mis en place des projets participatifs et expressifs dans lesquels elle cherche à impliquer le plus grand nombre d’habitants. A cette occasion, elle crée des « espaces publics » et stimule la parole des habitants. Au moyen de manifestations festives, de débats, de spectacles, de productions artistiques ou intellectuelles, elle tente de créer une conscience collective positive, de fabriquer une forme de communauté civique, mais aussi une capacité de s’affirmer à l’extérieur du quartier. Il s’agit de favoriser l’émergence d’une société civile basée sur des acteurs et à refonder la légitimité républicaine. Ces initiatives ont eu des résultats très positifs à l’échelle du quartier.


Ces actions collectives se situent dans le droit fil des expériences menées en Amérique Latine ou aux USA sous la formule des « community development corporations » ; dans ce cadre prend forme l’idée de l’empowerment. Elle permet de comprendre comment la participation, pour être crédible, suppose un travail sur soi en même temps qu’un travail sur les autres. La prise en compte de cette ambivalence du terme d’empowerment est indispensable pour comprendre que le développement communautaire n’est pas un développement de la communauté pour elle-même, enfermant l’individu dans sa logique, selon la vision qu’on peut en avoir en France, mais qu’il constitue un appui pour la réussite individuelle, y compris en facilitant la sortie de la communauté.


Dès lors, les deux niveaux, collectif et individuel, s’emboîtent. La construction dans le quartier d’un pouvoir politique, acquis par la communauté, favorise la capacité de l’individu à mobiliser des ressources et à sortir de la dépendance. Cette communauté civique n’est pas donnée en fonction d’une activité commune ou d’une appartenance ethnique ; un tel travail suppose de prendre les gens tels qu’ils sont et de les aider à partir de ce qu’ils sont (pour éviter les blocages sur la religion, l’appartenance ethnique.) La communauté civique est bâtie à travers des liens entre ses membres, mais aussi à partir des liens et des conflits avec d’autres acteurs sociaux, la ville, les élus, les milieux d’affaires, voire des chercheurs.


En matière de lutte contre la délinquance, la prévention et la répression sont d’autant plus efficaces que le quartier est pris en charge et modifié. La mobilisation des habitants pour reprendre le pouvoir sur eux-mêmes et sur leur environnement urbain réinstaure une forme de contrôle social, fait reculer l’insécurité et, par conséquent l’activité délinquante ainsi que les incivilités, la délinquance étant une conséquence de l’insécurité (et non l’inverse).

C’est ce qui a été réalisé à Saint Ouen en 2012. La mobilisation des habitants autour de l’association des locataires du quartier Zola a permis de reconquérir l’espace public, de chasser les dealers et de réinstaurer la sécurité collective. Les habitants ont occupé les espaces, organisant une marche contre la drogue et une marche « interquartiers », ainsi que des repas et des pique-niques sur les lieux mêmes du trafic. Le deal n’a pas cessé et s’est simplement déplacé, mais la mobilisation des habitants s’est révèle plus efficace que la présence policière. Surtout, elle a permis une réappropriation collective de l’espace urbain.
Mais la mise en mouvement des habitants des quartiers ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans une perspective politique. Inversement, cet avenir politique doit s’enraciner dans la mobilisation de la société civile. L’intervention politique, qui consiste à redonner sens à la situation vécue en liant les préoccupations des habitants à des problèmes plus généraux, est une condition de l’efficacité et de la pertinence des interventions sociales et civiques.


Or à côté des interventions extérieures et des formes plus ou moins importantes de mobilisation sociale, il existe des embryons de forces militantes qui esquissent ce que pourrait être une politique des quartiers et s’enracinent dans l’économie morale de la discrimination. Malheureusement, ces actions demeurent faibles. Elles mobilisent peu de militants et rencontrent peu d’écho. Elles se heurtent à deux difficultés : savoir au nom de qui est menée l’action et quelles sont les revendications. S’agit-il d’agir au nom des immigrés et de leurs enfants, premières victimes des discriminations, ou s’agit-il de mobiliser la population des quartiers, qui appartient certes souvent aux minorités ethniques, mais qui se définit de manière plus large, selon des critères sociaux et urbains, et subit des discriminations elles aussi plus générales ? L’incapacité de définir une identité revendicative commune, qui puiserait sa source dans l’économie morale des quartiers, engendre de perpétuelles tensions qui handicapent toute capacité d’organisation et d’action.


Ces difficultés expliquent la faiblesse et l’échec des tentatives pour créer de l’action politique dans les quartiers : les militants s’avèrent incapables de lier actions locales et perspectives générales. Autrement dit, ils ne parviennent pas à fabriquer du politique. Il existe bien une vie « politique » dans les quartiers ; mais, trop isolée et ignorée, elle est particulièrement fragile.


Les politiques menées depuis plus de trente ans ont montré leurs limites. Elles traitent les populations comme des problèmes ou des assistés, leur assignent des images négatives, les confinent dans un rapport exclusif à la norme et, de ce fait, les empêchent de devenir des acteurs. Or la question des cités a une forte dimension politique : elle est le produit de la marginalisation d’une partie de la population qui n’accède plus à la représentation ni aux canaux d’expression publique.
L’absence d’intervention politique plonge les quartiers dans un vide qui est à la fois social, politique et symbolique. Dans les quartiers, plus personne ne va parler. Les élus et les responsables ont peur.

Il s’agit de remettre du discours politique, du sens, de réintroduire une forme de sens politique général. Par exemple, cela pourrait consister à faire émerger des représentants (comme les religieux) pour donner des formes de sens à ce que vivent les gens, dans un sens politique alternatif dans les quartiers.


Il existe des points d’appui pouvant servir de base à une autre orientation : la force positive des femmes, une certaine créativité, un embryon de société civile qui apparaît à l’occasion de mobilisations, ainsi que des tentatives –certes ténues- pour construire des collectifs militants.


Refaire les cités suppose d’associer ces différents atouts, de façon à créer une capacité d’action propre aux quartiers.