Conférence de François DUBET

Compte rendu de Françoise LAVIROTTE, salariée du CEAS.


Les places et les chances. Repenser la justice sociale


Comment peut-on affirmer l’égalité de tous les hommes et le fait que nous vivons dans des sociétés inégalitaires ? Le défi de penser la justice sociale est donc lié à cette question : quelles inégalités peuvent-elles être acceptables ? Pour y répondre, deux types de modèle existent, l’un européen, l’autre plutôt américain.

  • La conception de la justice par l’égalité des places s’attache aux positions occupées par les individus et à réduire les inégalités liées à ces postions : revenus, conditions de vie, d’accès aux services.
 


  • La conception de justice par l’égalité des chances (majoritaire aujourd’hui) vise à offrir les possibilités d’occuper les meilleures places en fonction d’un principe méritocratique (en particulier par la lutte contre les discriminations).
Ces deux conceptions excellentes n’ont pas le même ordre de priorité.
 


 
 
 
 

 
Modèle de l’égalité des places

 
Modèle de l’égalité des chances



 

 




L’injustice se loge dans l’économie : cf. les classes sociales, l’inégalité des positions

L’injustice est liée à la culture : on parle de discrimination d‘individus, de travailleurs

 


Multiplicité des dispositifs. Ex : la parité.
Discrimination positive.


 






Ce modèle faiblit car la société n’est plus homogène.


 
 
 
 

Promotion des femmes égales  à leur place.
Le creuset français capable d’intégrer les étrangers.

Aide sociale qui place son bénéficiaire en situation de responsabilité (contre l’assistanat).
Politique des quotas dans les différents domaines de la vie publique.
   
FondementEtat Providence Une fiction : le mérite
MoyenLa redistribution d’une part de la richesse sous la forme de services (les services sociaux comme l’école, les transports) et la sécurisation des places.L’injustice sociale est interprétée comme une inégalité d’accéder aux places.
Représentation de la justice socialeUne remise à niveau.La méritocratie.
LeviersLe mouvement ouvrier et l’idée de progrès, le PC et ses alliés. Droits  liés au travail.« Si tu le mérites, tu pourras monter ».
FondementsSolidarité qui repose sur un contrat aveugle (le voile d’ignorance) : on a des droits parce qu’on travaille et l’on est donc protégé en bénéficiant de services offerts à tous.Modèle sportif de la justice : tous les compétiteurs sont à égalité mais il faut se battre (notion d’empowerment). Donner à tous les individus la chance d’accéder à la même position sociale.
Représentation du mondeOn ne nie pas les inégalités mais la situation de chacun peut évoluer à sa placeLa société est formée d’individus ; chacun  par son identité, sa nature, peut subir des discriminations éventuelles.
Actualité de ce modèleLa mondialisation a mis tous les états providence en concurrence. Or ce modèle repose sur  des sociétés nationales homogènes où l’intégration est toujours possible.Son actualité est liée au délitement progressif du modèle précédent. L’image des classes sociales s’estompe et on met la focale sur le phénomène de  discrimination qui touche au niveau individuel ou de groupes sociaux. La société des chances  place les individus dans une compétition continue, parce qu’elle mobilise le travail et le talent de tous.
ExemplesL’égalité d’accès à l’école républicaine : préparer chacun à la place qui lui est attribuée.Homogénéité de l’offre de l’offre scolaire et  sélection la plus tardive possible.



Critiques de ces modèles



Modèle de l’égalité des places

Modèle de l’égalité des chances
 : l’état providence protège bien ceux qui sont intégrés et mal ceux qui ne le sont pas : critique d’un certain  corporatisme qui débouche sur l’idée d’acquis auxquels on ne peut pas toucher. La solidarité est donc moins universelle qu’on ne le dit.
particulièrement dans les pays qui ont opté pour l’égalité des chances.
La rhétorique de l’égalité des chances a l’œil rivé sur les élites : c’est toujours dans les sphères les plus élevées de la société que l’on mesure l’effectivité de l’égalité des chances.
L’égalité des chances est plus sensible au succès de quelques uns qu’à l’échec du plus grand nombre.
la lutte des places a remplacé la lutte des classes.  A un lien inégalitaire mais organique se substituent des clivages opposant ceux qui se sentent intégrés et qui s’éloignent de l’intégration de plus en plus.
La perception des petites inégalités est bien  plus vive que les sont les inégalités de revenus statistiques.

Au couple exploitation/travail du modèle précédent se substitue le couple discrimination/identité. D’où l’obligation de démontrer que l’on est victime de handicap ou de discrimination. Le mécanisme victimaire induit une obligation d’assignation ; on peut reprocher au modèle des places de nier les identités mais le modèle des chances les exalte jusqu’à en faire une quasi obligation.

La conception organique de la solidarité basée sur un contrat social où l’Etat protège et assure l’intégration est délaissée au profit d’une conception qui met en avant la cohésion sociale.  La cohésion est produite par les acteurs eux-mêmes, en fonction de leur dynamisme, du capital social et de la confiance qui résultent de leurs interactions.

Dans le monde idéal des chances, « vouloir c’est pouvoir »et, une fois que la course a commencé, « malheur aux vaincus » ; ces derniers n’ont pas véritablement tenté leurs chances, ils se sont laissés aller et sont d’autant plus responsables de leurs échecs que toutes les chances leur avaient été offertes.
Couple des vainqueurs et des vaincus qui remplace le couple exploiteurs et exploités.

La « massification scolaire » n’a pas suffi pour abaisser les obstacles économiques à la scolarité et atténuer les effets des inégalités sociales sur les performances des élèves.
 

Plus on croit à l’égalité des chances, plus on confie à l’école la mission écrasante de la réaliser à chaque nouvelle génération.  Plus on pense que les hiérarchies scolaires sont justes et découlent du seul mérite personnel.
D’où le développement dans le public et le privé d’un « marché scolaire » conforme à une norme d’excellence.

Il ne suffit pas d’avoir ouvert l’accès aux places pour créer de l’égalité : ni les modèles culturels favorables aux hommes, ni l’économie de la vie familiale n’ont été profondément affectés par cette apparente démocratisation. Même si les femmes travaillent plus que naguère, elles sont moins bien payées, plus souvent chômeuses et précaires que leurs frères et compagnons.
Les inégalités faites aux femmes mettent en lumière le caractère conservateur des du modèle des places
 

L’égalité des chances a ouvert aux femmes les places qui leur étaient fermées. Pourtant l’égalité des sexes n’a pas effacé la barrière des genres mais l’a révélée.
Pour atteindre l’égalité des chances, mieux vaut agir sur la structure des places au travail et dans la famille plutôt que sur la culture et l’identité des acteurs. Ce raisonnement est un retour par la bande de l’égalité des places pour réaliser l’égalité des chances.

Le creuset français ne fonctionne plus. Au modèle de l’immigration conçue comme un parcours transformant progressivement l’étranger en national se substitue la formation de minorités qui ne parviennent pas à entrer dans la société.
Ici la critique concerne les pratiques et leurs conséquences.

Il semble normal de compenser les discriminations faites aux minorités par des mesures volontaristes reposant sur des quotas. Cela peut conduire paradoxalement à creuser les inégalités et dégrader la vie sociale.
S’il ne fallait retenir qu’un seul argument sur la différence entre le modèle des places et le modèle des chances, ce pourrait être celui-là : la justice faite aux individus ne profite pas nécessairement à la société toute entière.
De manière plus fondamentale, il repose sur un des principes de justice les plus fragiles et le plus discutable : le mérite.

 

 
Limites de la redistributionLes inégalités se creusent,
La conscience de plus en plus aigue des inégalités :Handicaps et identités victimaires
La protection des places contre la cohésion.La responsabilité comme ordre moral
Les déceptions scolairesMéritocratie et concurrence scolaire
Plafonds de verre et domaines séparésAbolir les inégalités
Ségrégation et identitésL’obligation identitaire.
 


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Priorité à l’égalité des places….


  • Les inégalités font mal


L’égalité relative aux positions sociales est un bien en soi. Ce constat est un argument fort en faveur de l’égalité des places, dont l’objectif est de réduire l’écart des revenus et des conditions de vie.


  • Les places déterminent les chances.


Plus les inégalités  entre les places sont réduites, plus l’égalité des chances est élevée. Il est plus facile de se déplacer dans l’échelle sociale quand les écarts entre les différentes positions sont relativement serrés.


  • De l'égalité des places à l’autonomie des individus
La force de l’égalité des chances est de promouvoir la liberté des individus et de stimuler leur énergie. Mais l’autonomie individuelle suppose qu’on possède quelque chose, avec suffisamment de sécurité, pour avoir des projets et pour se sentir libre. La propriété sociale au sens de Castel en est une condition nécessaire.


L’égalité des places doit être prioritaire car elle engendre une société moins crue.